Éden

Journal de bord de la navigatrice Irina Oneguine.
Initialisation.
Date : un jour après l’exode.

Nous sommes douze colons à bord de l’EDEN. Triés sur le volet, nous formons six couples à l’objectif simple : donner une nouvelle chance à l’espèce humaine, dans le système Gliese370.

Pourquoi en sommes-nous arrivés là ? Je me le demande parfois. Nous avons réussi à envoyer des missions habitées au-delà de Neptune, à plonger au plus profond de la Terre, à vaincre les pandémies. Pourtant, malgré ces victoires technologiques, nous avons épuisé notre planète mère. Est-ce l’appât du gain, l’inconscience, un suicide collectif ? Ou juste de la bêtise ?

Notre voyage va durer une cinquantaine d’année, grâce à la méthode du transit temporel, une astucieuse manière de profiter des ondes gravitationnelles et de l’énergie noire. Gliese370 n’est qu’à trente-six années-lumière de nous. Dans environ quinze mois, nous pourrons entrer dans la seconde phase du voyage, le pilotage automatique du vaisseau et tout son équipage plongé dans un long sommeil artificiel. J’ai hâte de découvrir ce nouveau monde.

 

***

Journal de bord de la navigatrice Irina Oneguine.
Nouvelle entrée.
Date : deux jours après l’exode.

Enfin, je rencontre mon compagnon, ainsi que les autres couples. Je ne comprends pas pourquoi nous avons été tenus à l’écart si longtemps. Les psychologues disent que c’est pour notre bien, que nous avons été sélectionnés sur la base de critères incontestables, que nous allons bien nous entendre. Je ne doute pas un instant de leur probité, mais je les trouve un brin optimistes. Nous verrons bien.

Il s’appelle Brett Fitzgerald. C’est un sociologue. Sur le vaisseau EDEN, il n’a pas de réelle fonction spécifique. Il va passer son temps à compiler des données historiques, à les triturer dans tous les sens, afin de les utiliser, une fois la colonisation démarrée. Contrairement à moi, il n’a pas d’influence sur la bonne conduite du vol. Je ne le connais pas encore vraiment, mais mon petit doigt me dit que c’est mieux ainsi.

Les autres couples sont tout autant disparates que Brett et moi. Visiblement, ils ont associé des femmes et des hommes venus d’horizons et de cultures différents. Les seuls critères communs sont le niveau d’études, la classe sociale d’origine, et la race. Nous sommes tous de bons Occidentaux à dents blanches, issus des meilleures familles et des plus prestigieuses universités, des chrétiens patentés au pedigree génétique irréprochable. Ma mère n’aurait pas rêvé mieux comme rallye de fin d’année ou bal de promotion.

Brett est beau garçon, j’en conviens. C’est le Californien typique : grand, blond aux yeux bleus, taillé par le football universitaire et le surf. Toutes les premières communiantes de Berkeley ont dû baver devant lui, pendant ses dix années d’études. Il me rappelle Youri, le play-boy de la faculté de sciences de Saint Pétersbourg, celui qui m’a couru derrière pendant des mois avant d’obtenir son premier baiser. Un gars orienté objectif.

 

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Journal de bord de la navigatrice Irina Oneguine.
Nouvelle entrée.
Date : trois jours après l’exode.

L’équipage se retrouve lors des trois repas quotidiens, planifiés selon un rythme propre à la journée terrestre, pour conserver les repères de notre ancien monde. Encore une trouvaille des psychologues. Nous ne sommes que quatre personnes chargées de mener à bien le vol. Pietro, un Italien de Modène, est le pilote principal. Il s’appuie sur son copilote, Meredith, une Néo-Zélandaise d’Auckland, pour valider les choix de notre Intelligence Artificielle embarquée, prénommée SISTER, la seule entité à rester active durant les cinquante années de notre périple intersidéral. SISTER est notre mère. Elle veille à notre survie, pendant la phase de veille et après, quand nous serons en stase profonde, à rêver de colchiques dans les prés. La quatrième personne est Bastien, un Français de Cherbourg, médecin de son état. Il est censé guérir nos petits bobos corporels, nos états d’âme passagers, toutes les scories du voyage spatial quand de fragiles êtres humains se retrouvent entassés dans une boite de conserve géante. Pour ma part, je m’assure des décisions de SISTER en matière de navigation, du bon usage des ondes gravitationnelles et autres singularités cosmiques qui, tel le vent dans les voiles des caravelles d’antan, permettent à EDEN de parcourir à pleine vitesse des distances astronomiques. Gliese370 n’est pas la porte à côté.

 

***

Journal des événements de SISTER
Salle des repas
Enregistrement 512/7
Date : soixante-deux jours après l’exode

Brett : je ne vois pas pourquoi nous ne pouvons pas avoir de rapports sexuels avec nos compagnes, Bastien. Nous sommes supposés ensemencer Gliese370, non ? Alors, pourquoi attendre cinquante ans ?
Bastien : tu es lourd, Brett. Je te l’ai déjà expliqué cent fois. On ne peut se permettre une grossesse impromptue. Elle serait incompatible avec la phase de stase.
Brett : et la contraception, à quoi ça sert, d’après toi ? Nos ancêtres mettaient des bouts de plastique au bout de leur engin, et ça fonctionnait.
Meredith : visiblement, tes parents ont oublié d’en mettre un.
Irina : c’est sûr qu’ils ne l’ont pas adopté ; ce serait de la négligence.
Brett : je sens que notre couple va fonctionner, Irina.
Irina : j’ai déjà mal à la tête.
Meredith : moi aussi.
Dieter : dis-donc, Meredith, ne me mets pas dans le même sac que cet abruti de Brett !
Brett : est-ce que les bonnes femmes vont prendre le pouvoir sur ce vaisseau ? On va où, là ? Chez les Amazones ?
Irina : tu as choisi la sociologie parce qu’ils t’avaient recalé en histoire, Brett ?
Bastien : je vais te prescrire des petites pilules grises, Brett. Elles vont calmer tes ardeurs.

 

***

Journal de bord de la navigatrice Irina Oneguine.
Nouvelle entrée.
Date : cent quatre-vingt six jours après l’exode.

Brett n’est pas le seul à s’impatienter. Lui, son dada c’est le sexe. Il devait se croire dans un de ces clubs pour riches Américains où l’orgie est de mise et la morale de côté. Je ne sais pas comment il a été sélectionné, même si Pietro m’a fait comprendre que certains avaient bénéficié de passe-droit durant le programme, et que j’étais l’heureuse élue du décadent de l’année. Dieter montre également des signes de faiblesse. Je suppose que Meredith respecte le programme, pas forcément à la lettre, car il ne raisonne pas avec son bas-ventre. Le hic, c’est qu’il s’ennuie, tournant en rond comme un tigre en cage. Je pensais qu’en bon économiste, aligner les chiffres en colonnes et les rapprocher des montants en lignes suffirait à son bonheur. Visiblement, il aspire à plus de divertissements, le genre décliné en chopes de bières dans une taverne bondée de sa Munich natale. Gliese370 va lui sembler bien spartiate.

Pietro n’a pas ce problème. Je me suis occupée de lui, sans que sa légitime, l’ennuyeuse Canadienne, répondant au doux prénom de Jacqueline, ne se doute de rien. De toutes manières, je crois que la Jacqueline n’est pas branchée sur la chose, du moins pas avec les hommes. Elle passe un peu trop de temps avec l’Espagnole Isabella, à feuilleter des ouvrages anciens aux allures d’estampes japonaises. Meredith me dit que je suis mauvaise langue, que je vois le mal partout, que nous sommes la crème de l’espèce humaine, le futur des bipèdes, une élite sans défaut. Elle me fait bien rire. Encore une autruche, la tête bien plantée dans le sable. On dirait ma mère.

 

***

Journal des événements de SISTER
Salle des machines
Enregistrement 10523/8
Date : deux cent trente jours après l’exode

Irina : Brett commence à se douter, Pietro. Il va falloir ralentir la cadence.
Pietro : Brett est un abruti de cocu. Bastien va lui refiler une de ses pilules magiques. Il rejoindra Alice au Pays des Merveilles. Comme Dieter.
Irina : on est en train de fabriquer une colonie de junkies.
Pietro : parle pour eux.
Irina : nous, on est drogué au sexe, à l’interdit. Jacqueline et Isabella aussi. Meredith couche avec Bastien, tu le savais ?
Pietro : oui.
Irina : qu’allons-nous devenir ?
Pietro : ce que nous sommes déjà. Des êtres humains, submergés par leurs émotions.
Irina : je ne parle pas de ça, Pietro. Que va-t-il se passer, une fois la colonie installée sur une planète habitable de Gliese370 ? Moi, avec ce débile de Brett, toi avec ta Jacqueline ?
Pietro : je parlerai à Brett. Il comprendra.
Irina : je ne crois pas. Je suis sa propriété, la grande Russe achetée à prix d’or pour parader sur une nouvelle planète, devant les colons descendus des étages inférieurs du May Flower.

 

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Journal de bord de la navigatrice Irina Oneguine.
Nouvelle entrée.
Date : trois cent soixante-six jours après l’exode.

Il fallait s’en douter. Brett nous a percés à jour, Pietro et moi. Dans son délire, il a usé du mélodrame, en plein anniversaire de l’envol d’EDEN. Il en a profité pour mouiller Dieter et lui révéler les infidélités de Meredith avec son médecin français. Nous avons dû séparer les deux protagonistes de ce vaudeville spatial, dans une stupide bataille pour l’honneur, une ode à la testostérone. Je suis allée vomir à l’infirmerie, en remerciant le Seigneur, le Premier Secrétaire et les psychologues du programme d’avoir banni la chambre commune pour les couples désignés d’office, avant l’arrivée sur Gliese370. Brett me dégoute, et ce depuis la première semaine, avec ses regards insistants, ses allusions à la vie maritale et ses devoirs, son allure de cow-boy déguisé en surfeur.

Je n’ai plus le cœur à naviguer. Parfois, je me retiens de lancer EDEN contre une étoile à neutrons, histoire de provoquer le destin, de laisser Dieu finalement jouer aux dés et refondre les couples de survivants. Seulement, je sais que SISTER ne me laissera pas faire, trop sage, trop inhumaine, loin des émotions et des montées de larmes. Elle me rappelle ma mère, une logique Moscovite pour qui le Parti avait toujours raison. Je dois faire avec.

 

***

Journal de bord de la navigatrice Irina Oneguine.
Nouvelle entrée.
Date : trois cent quatre-vingt-dix-neuf jours après l’exode.

Bastien vient de l’annoncer. Brett et Dieter sont officiellement décédés. Personne ne semble les regretter, comme si une sorte de sélection naturelle, un processus darwinien, s’était déroulée dans notre vaisseau spatial. A deux mois de notre mise en sommeil prolongé, l’ordre a repris le dessus. Les couples vont se reformer. Jacqueline et Isabella. Meredith et Bastien. Irina et Pietro. Les leaders en premier. Les autres ont compris que sans nous, ils n’arriveraient pas à destination, malgré l’Intelligence Artificielle SISTER et le plan bien huilé des psychologues du programme. La promise de Bastien commence déjà à fricoter avec l’ex d’Isabella. On avance. L’humanité est en route pour recommencer, sur les mêmes bases, shakespeariennes et pathétiques, où l’amour se transforme en nuage de mort, sous des orages de jalousie et de traitrises en tous genres.

Je ne suis pas innocente, même si j’ai refusé de jouer un rôle actif dans le tout premier crime de la future colonie. Bastien et Pietro ont orchestré la pièce de ce théâtre gothique, devant un public aveugle, une assistance sourde au drame qui se jouait. Je sais que mes enfants, et ceux de Meredith, naitront avec un héritage criminel, fruits d’une union sanctifiée sur un autel sombre. J’en éprouve de la honte mais ne veut pas mourir passive comme ma mère, une Russe authentique qui croyait à la justice socialiste et à la morale collective. Nous étions douze apôtres de la nouvelle Terre. Nous sommes désormais dix âmes mortes, condamnées à expier leur humanité, à des années-lumière de la planète bleue, dans une boite de conserve répondant, c’est comique, au doux nom d’EDEN.

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Plus près

ville-deserte

 

La dernière nef vient de s’envoler. Je ne suis pas monté avec les autres, ma femme, ma famille, mes amis. A l’heure qu’il est, bien calés dans leur stase, ils doivent rêver à des lendemains qui chantent, sur une planète toute neuve. Personne ne s’est aperçu de mon absence dans le tohu-bohu des enregistrements et des mises en silos. Tant mieux, je n’aurai pas de remords.

 

La ville est désormais à moi et aux quelques malheureux qui n’ont pas compris l’absolue nécessité de quitter une Terre aux abois, un monde destiné à mourir sous une pluie de cailloux venus de l’espace. Je ne sais pas si malheur est le terme exact ou approprié. Peut-être sont-ils seulement des sages ?

 

J’ai toujours été différent de mes contemporains, du moins selon mon boss et mes parents, des figures d’autorité percluses de certitudes et de théories prédigérées. Le jour de l’Annonce, quand les officiels ont décrété l’exode massif de douze milliards d’humains, au nom de notre survie collective, j’ai senti venir le coup fourré. Habiller un hypothétique voyage en quête de la terre promise, déguiser une vie de sardine anesthésiée dans sa boite en fer blanc en nec plus ultra de la conservation de l’espèce, organiser la fuite en avant de millions de navettes au prétexte d’essaimer dans la Voie Lactée, ont été autant de la propagande réussie que de la vilaine manipulation de masse. Heureux les convaincus, aujourd’hui congelés dans des tubes de verre, demain pionniers dans un Eldorado spatial !

 

Je marche dans les rues de Paris. Elles me paraissent si belles dans le silence forcé. Même les oiseaux n’en reviennent pas. Aucun ne siffle, ne chante, ne raconte ses amours et ses déboires à son voisin de branche d’arbre ou de fil électrique. La Seine coule lentement dans son lit, le vent d’automne balaie tranquillement les façades et moi j’avance un pied devant l’autre sans but.

 

La journée a été longue. Je n’ai croisé personne, une première dans une métropole de dix millions d’habitants, autrefois capitale d’un peuple savant et donneur de leçons. Les lumières de la ville se sont éteintes lentement, alimentées par un soleil déclinant et bientôt remplacé par la lune. J’ai repéré un petit pavillon sur la butte Montmartre, une maison simple et typiquement parisienne. Je vais élire domicile en ces lieux. Pressés comme ils l’ont été, les propriétaires ont dû laisser à boire et à manger, des draps propres et du linge de toilette. Avec un peu de chance, il y aura même une jolie cheminée à foyer ouvert.

 

Enfin, je suis installé. Ma nouvelle demeure, probablement la dernière si les astéroïdes ne dévient pas de leur trajectoire mortelle, m’a accueilli comme l’invité surprise, celui qu’on attendait plus tellement les choses étaient décidées à l’avance et planifiées par les grandes personnes. Elle a craqué un peu sous mes pas, a toussé quand j’ai mis le feu aux bûches dans l’âtre trop longtemps confiné aux rôles décoratifs. Nous avons alors communié dans la chaleur des flammes. Pour l’occasion, j’ai débouché une bouteille de Brouilly, un cru ignoré des palais délicats mais apprécié des esprits libres restés sur Terre.  Mon repas est frugal. Je dois économiser les conserves trouvées sur place, au cas où mon séjour dans le monde des vivants s’éternise au-delà de la prévision initiale, de la date estimée du premier impact.

 

Je ne compte plus les jours. Les promenades dans Paris me reposent autant qu’une bonne nuit de sommeil. Je commence à croire que je suis le seul habitant de la Terre. Il n’y a ni chat ni chien, même pas un rat à se mettre sous la dent, un rongeur à adopter pour ne pas finir ermite. Pourtant, malgré ce contexte minimaliste, je ne sens pas la solitude me monter à la tête. Au contraire, je suis serein.

 

L’hiver arrive, avec son cortège de gouttes froides et de brouillards matinaux. La date fatidique approche. Normalement, elle devrait me permettre de fêter Noël une fois encore,  pour l’éternité. Je me suis mis en quête d’un beau sapin pour donner à la fête un parfum d’authenticité. Je fabriquerai les guirlandes et les décorations religieuses moi-même, avec les moyens du bord, comme au temps de nos ancêtres les Lutéciens.

 

Je me suis réveillé avec un mal de crâne inattendu. Mon réveillon a été alcoolisé, je dois l’avouer. Les caves des voisins regorgeaient de nectars bourguignons et bordelais, de spiritueux verts ou jaunes et de rares liqueurs conçues par des moines d’antan. Je n’ai pas résisté. Si j’avais eu de l’électricité, j’aurais mis de la musique, dansé sur des rythmes exotiques jusqu’à la fin de mes jambes. A la place, j’ai imaginé la place de la République illuminée par les lumignons des bals populaires. Le film s’est alors mis en place, dernier souvenir d’une humanité désormais congelée dans une barquette géante volant vers Sirius ou Orion.

 

Le feu d’artifices a commencé, le trente-et-un décembre à onze heures. La météo a été favorable, avec un ciel clair, pas de vent et peu de nuages. La première fusée a éclaté loin à l’horizon, trop bas pour l’observateur novice mais je l’ai quand même vu du haut de mon grenier. Les suivantes ont jailli au-dessus de ma tête, venues du fin fond de l’espace, quelque part entre Neptune et Pluton. Des vertes, des bleues, des rouges des jaunes, tout le spectre lumineux a donné de la couleur au firmament étoilé. Le grand artificier a ajouté des feux de Bengale, brûlant le Sacré-Cœur et la Tour Montparnasse comme de simples sacrifices aux divinités célestes vexées de n’avoir pas assez de public.

 

Il fait chaud en ce début de Nouvel An. L’hiver boréal s’annonce torride avec son cortège de flammes, son atmosphère en feu et ses gros nuages noirs. Je me mets à rêver des pauvres dinosaures, spectateurs eux aussi d’une apocalypse planétaire. Personne ne les avait prévenus. Moi si. J’ai choisi de rester avec mes amis les fossiles.

Le rêve de l’artilleur

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Le froid envahit lentement le campement. L’hiver approche, la terre se dénude. Mes compagnons de combat commencent à s’assombrir, loin des rires du début, quand nous sommes partis défendre la patrie sans poser de questions, juste pour accomplir notre devoir, comme nos parents avant nous. Je ne sais plus pourquoi nous sommes ici, à la frontière de la civilisation. Je me souviens juste des mots du Président, la main sur le cœur, devant les parlementaires de tous bords : « nous ne pouvons laisser la barbarie s’installer à nos portes » a-t-il déclaré ce jour-là. La suite s’est alors déclinée en discours guerrier contre la menace terroriste, les hordes de barbus fanatisés, au son de l’hymne national, dans un vocabulaire grandiloquent, signe de la France éternelle. Par contre, je sais une chose : mes camarades d’infortune, venus d’Angleterre, d’Allemagne ou d’Italie, ont eu droit à la même chanson, celle de la patrie en danger, de la sauvegarde d’un Occident attaqué de toutes parts, de la lutte entre le bien et le mal.

Quel choix avons-nous, finalement ? Cette question, je me la suis souvent posée. Avant d’être cet artilleur courageux, encensé dans les journaux d’Europe et d’Amérique, je trainais ma carcasse, de formation en stage d’entreprise, à la recherche d’une situation stable, d’un avenir moins incertain, au-delà de la maison de mes parents, de ma chambre d’adolescent où je vivais encore. Ma mère m’encourageait, me répétait que la crise allait bientôt prendre fin, que la jeunesse trouverait à nouveau sa voie, que les politiques ne pouvaient pas laisser crever une génération d’hommes et de femmes. Mon père m’apprenait à mieux me servir de mes mains, à devenir un gars polyvalent, à dépasser mes seules certitudes académiques apprises à l’université avec des milliers d’étudiants en quête d’un futur improbable.

C’est Markus, mon premier grenadier, qui m’a ouvert les yeux, un soir de garde, quand le canon tonnait haut dans le ciel d’Orient.
— Pourquoi sommes-nous là, à ton avis, Pierre ?
— Je ne sais plus, Markus. Je suppose que nous devons à nos parents de protéger leur héritage, de ne pas laisser des brutes arriérées nous dicter leur loi d’un autre temps.
— C’est ce que t’a dit ton Président, ce que m’a seriné mon Chancelier, ce que les autres ont entendu de leurs chefs à plumes. Mais, en réalité, de quoi avons-nous hérité ?
— Je ne me souviens plus, Markus. Mon pays me semble loin, le courrier est filtré, les informations sont sans saveur, toujours sur les mêmes sujets, jamais réellement vivantes.
— Nous n’avons rien. Toi, diplômé de l’université, tu lances des obus sur un ennemi invisible. Moi, intérimaire permanent sur les chaines d’assemblage de Munich, je t’assiste dans ce jeu de massacre où nous ne sommes que des pions. Avant, nous n’étions rien, juste des bouts de statistiques pour les économistes de droite et de gauche. Moi, je représentais la fière Allemagne, génératrice de richesses et d’emplois, le modèle parfait de l’entreprise du vingt-et-unième siècle et de l’opulence. Toi, tu ressemblais à la voie sans issue de la France décadente, incapable de nourrir ses pauvres et de proposer un avenir à ses jeunes. Pourtant, l’un dans l’autre, nous en sommes arrivés à la même situation. De la chair à canon, passant de la colonne des pertes à celle des profits, selon l’humeur d’un général sénile ou d’un ministre cynique, qu’il soit bleu, blanc, rose ou vert-de-gris.

Markus avait raison. On nous avait volée notre jeunesse bien avant cette guerre absurde. Des vieux avaient décidé à notre place, croyant au marché libéré, à la croissance, à la grâce divine ou je ne sais quelle connerie à la mode. Les journalistes avaient relayé le message, tordus les chiffres, interviewés les experts de circonstances, noyé le poisson à chaque changement de conjoncture. Tout le monde avait avalé la ficelle, pas encore assez grosse.

Markus me manque. Nous formions un duo improbable, le Français et l’Allemand, le désordre et la rigueur, Paris et Munich. Quand je déprimais, Markus me servait un de ses proverbes bavarois, venu de ses grands-parents. Son accent germanique et son anglais parfois hésitant rajoutaient au charme maladroit de ce clown improvisé qui voulait tant me faire oublier la laideur alentour. Des Markus et des Pierre, il y en avait partout sur la ligne de front, des anonymes devenus frères d’un instant et condamnés à perdre ensemble les derniers restes de leur humanité. Je n’ai jamais su comment Markus était mort. Tout ce dont je me souviens, c’est mon retour dans le campement, la tête de mes camarades de combat, les mots du jeune lieutenant néerlandais.
— Nous avons subi de lourdes pertes lors du dernier assaut, Pierre. Markus en fait partie. Je suis désolé.

Je ne peux même pas en vouloir au messager, un pauvre type embarqué dans une sale affaire, avec des milliers de jeunes de son âge, formé à la hâte au maniement des armes et au commandement. De la chair à canon lui aussi. Il est un mort en sursis, comme moi et les autres. Aucun ne survivra à une telle épreuve. Dans le meilleur des cas, celui des centaines de pauvres hères démobilisés, la folie prendra le pas sur l’horreur de la guerre, la société rejettera ses ordures dans des hôpitaux psychiatriques, à coups de termes scientifiques et de syndrome post-traumatique.

Je ferme les yeux un moment, malgré le bruit incessant de la canonnade. Je veux rêver, sortir de ce bourbier métallique, penser autrement, ne plus entendre le fracas des armes et les ordres aboyés par des hommes effrayés. Ma respiration ralentit, mon esprit se libère de son carcan réaliste, je crois apercevoir un bout de route vierge, une issue temporaire dans mon cauchemar quotidien. On dit qu’avant la mort, on a une impression de lumière, de tunnel, puis des souvenirs en cascade, ceux de notre petite enfance, de nos meilleurs instants, de nos bonheurs passés. Je ne suis donc pas en train de mourir. Je vois un chemin caillouteux, désertique, avec de rares morceaux d’arbustes décharnés. Sur les côtés, le sol est jonché de croix noires, comme si tout le peuple de la Terre reposait en ces lieux. Quand je lève les yeux, le ciel est rouge de colère, les nuages sont furieux, la tempête magnétique gronde. L’air ambiant me brule la peau. Pourtant, je le sais au plus profond de mon être, je ne suis pas en enfer. Tout ceci ressemble trop à mon champ de bataille, à ma vie de tous les jours, les vivants en moins.

Je déteste ce rêve, celui d’un artilleur fatigué, désormais incapable d’imaginer la beauté du monde, même dans ses lointains souvenirs. Mon existence se limite à la poudre, au sable et à ma propre sueur. Mon ennemi n’a jamais eu de visage. Il se trouve certainement lui aussi sous une de ces nombreuses croix noires. Je ne le plains pourtant pas. Nous n’en sommes plus là, à chercher des excuses à l’autre, à expliquer ses bombes et ses sacrifices, ses morts et ses martyrs. Le dernier survivant a perdu et j’espère dans mon for intérieur que ce sera quand même moi. J’ouvre les yeux, me lève et cherche mon canon.

Régression

tempus-fugit

 

Quand dla-nod, explorateur de classe 7, rentra dans le laboratoire du professeur iti-tjk, ce dernier, un archéologue de renommée galactique, était plongé sur un spécimen de poulpe momifié d’Aldebaran, une merveille de l’art ancien, quand les civilisations dominantes ne maitrisaient pas encore la technologie du bond multidimensionnel.
— Alors, professeur, ces recherches, ça avance ?
— Vous voulez parler des restes que vous m’avez ramenés de HTRAE-003, je présume.
— C’est exactement ça.
— J’avoue que mes conclusions m’étonnent encore. Je les ai soumises à mes collègues des Douze Planètes.
— Et ?
— Rien d’anormal. Ma méthode suit les principes fondamentaux de l’archéologie, avec une extrême précision et des contrôles en cascade.
— Tant mieux. Je dois soumettre vos résultats au Grand Conseil.

Le professeur iti-tjk soupira. La procédure l’obligeait à expliquer aux explorateurs de classe 7 le sens historique de leurs découvertes, avant de présenter avec eux des conclusions au Grand Conseil. Ce dernier, une instance essentielle pour les chercheurs de son rang, décidait des financements, des plannings et des moyens pour d’autres phases d’exploration, celle des milliards de monde inconnus de la galaxie. Si le professeur voulait obtenir des crédits suffisants pour son programme, il devait respecter le règlement, permettre à un être aussi frustre que dla-nod de comprendre les résultats des analyses scientifiques.

Le savant sortit les reproductions des vestiges ramenés par l’explorateur de classe 7. Il les posa sur la table puis commença la leçon.
— D’abord, vous devez savoir que cette civilisation s’est éteinte il y a des centaines de cycles.
— Je m’en doutais, vu l’état des bâtiments.
— Ensuite, je dois vous avertir que cette civilisation est progressivement entrée en régression.
— La maladie ?
— Non. Visiblement, c’était inscrit dans son schéma.
— Elle n’a pas été remplacée par une autre. C’est ce qu’on apprend pourtant à l’école, quand on parle de l’évolution des espèces.
— En théorie, oui, elle aurait dû. Malheureusement, il semble qu’elle avait aussi pillé sa planète, ruiné son écosystème, dévasté les ressources biologiques. Même des êtres unicellulaires n’auraient pas survécu à un tel gaspillage.
— Qu’est-ce qui lui est arrivé ? Et dans quel ordre ?
— C’est là mon problème. La conclusion logique est tellement absurde, énorme, incompréhensible de la part d’une espèce aussi évoluée, que je me pose encore des questions.

Le professeur iti-tjk raconta une histoire invraisemblable. La civilisation dominante sur HTRAE-003 avait commencé à voyager dans l’espace, maîtrisé la fusion des atomes, développé de réelles capacités en génétique et instauré une sorte d’ordre planétaire basé sur la propriété et la valeur ajoutée. L’étape suivante semblait inévitable. Elle aurait pu utiliser l’énergie de son système solaire, puiser dans les ressources presque illimitées des astres environnants, bâtir des zones d’habitation sur les autres planètes et gérer ainsi sa démographie. Ensuite, elle aurait découvert la technologie du bond, s’affranchissant ainsi des énormes distances entre les zones stellaires. Cette civilisation serait probablement devenue un membre éminent des Douze Planètes. Seulement, elle avait changé de chemin, s’était fourvoyée dans des voies sans issue, avait oublié que le nombre ne suffisait pas pour décider.

L’explorateur de classe 7 dla-nod écouta sagement, sans poser de questions. A la fin de l’exposé, il eut l’impression de ne rien comprendre, comme si une telle issue, et pour des raisons aussi triviales, relevait de l’impossible.
— Vous me faites marcher, professeur.
— Non. L’humour ne fait pas partie de mes qualités premières.
— Alors cette espèce est passée de maître de son monde à une sorte d’animal sauvage, régi par l’appât du gain, le sexe et la nourriture facile ?
— C’est ça.
— Tout ça parce qu’elle s’est appauvrie culturellement ?
— En substance.
— Pourtant, elle maîtrisait l’écriture, la déclinait sous des formes diverses, allant de l’information brute aux œuvres artistiques.
— Correct.
— Mais elle a arrêté de lire.

Le professeur iti-tjk reconnut l’esprit pragmatique des explorateurs de classe 7. Quand un caillou tombait sur le sol, les pairs de dla-nod ne voyaient que la chute, sans se préoccuper de la gravité, de l’environnement ou des circonstances historiques. Ils regardaient alors le cratère d’impact, en mesuraient la circonférence et la profondeur puis consignaient tous les éléments physiques dans un rapport précis. Les conjectures, les hypothèses et autres projections ne les intéressaient pas. Pour cette raison, ils étaient parfaits pour aller recueillir des indices, débusquer des fossiles, et les ramener intacts aux scientifiques. Ils ne polluaient jamais le théâtre archéologique, n’essayaient pas de chercher d’improbables explications, ne dénaturaient pas la science au nom d’une quelconque croyance ou intuition.
— C’est plus compliqué.
— Dans ce cas, vous devez me l’expliquer. C’est la procédure. Personnellement, je m’en fiche, seule l’exploration, le voyage galactique et les dangers du bond m’intéressent. Le reste, je vous le laisserais volontiers, si j’avais rédigé le manuel.
— Je sais.
— Parfait. Pourquoi ont-ils arrêté de lire ?
— C’est un enchainement d’événements. D’abord, un groupe de pression a déclaré qu’il fallait arrêter de travailler.
— Pourquoi ? Le travail fait partie de l’effort collectif.
— Un autre groupe de pression profitait de cet effort collectif pour s’enrichir sans partage.
— Il y a des instances pour empêcher ça.
— Oui. En général, on appelle ça le dialogue.
— C’est ce qu’on apprend à l’école, dès le plus jeune âge.

Le professeur iti-tjk décida de schématiser son discours, de le rendre compréhensible par le profane. L’espèce disparue était en conflit avec elle-même depuis des dizaines de cycles. Elle n’avait pas d’ennemi extérieur à combattre, pas de prédateur connu. Pour une raison encore mystérieuse, il lui fallait se battre, à n’importe quel prix, pour exister. Cette propension à la guerre l’éloignait du consensus, de l’intérêt commun, de la vie en collectivité. Les groupes de pression s’affrontaient sur tous les terrains possibles, parfois pour un bout de jardin, d’autres fois pour le principe, souvent pour des raisons obscures et oubliées depuis des générations.

L’élève n’interrompit pas le maître. Il comprenait mieux la situation vécue par une espèce en bout de course, condamnée à évoluer ou disparaitre.
— Est-ce plus clair, explorateur dla-nod ?
— Je crois.
— Qu’avez vous retenu ? C’est important pour notre prochaine présentation au Grand Conseil.
— Quand le groupe de pression a déclaré l’interruption du travail, son adversaire a durci le ton, progressivement. Les travailleurs se sont retrouvés entre les deux parties. D’un côté, ils étaient d’accord pour arrêter de travailler, parce qu’ils se sentaient exploitées par une minorité abusive. D’un autre, ils commençaient à manquer de ressources puisque les usines ne produisaient plus d’énergie, de nourriture, de fournitures.
— Exactement.
— La situation s’est envenimée quand les journaux ont cessé de sortir et les médias de fonctionner. Au début, les travailleurs se sont sentis soutenus, plus forts, tandis que les exploiteurs ont décidé de se retrancher derrière leurs privilèges. Ensuite, lire est devenu inutile puisque l’écriture n’était plus relayée. L’oral primait désormais sur l’écrit. L’information se diffusait de proche en proche, sans capacité de critique constructive. Les histoires devenaient une forme de réalité diminuée.
— Il était pourtant possible de revenir en arrière, non ?
— Pas pour eux. L’abrutissement des travailleurs arrangeait les exploiteurs, toujours persuadés qu’ils reviendraient à la raison. Il permettait aussi au groupe de pression, celui qui avait décidé l’arrêt du travail, de conforter sa position de force, en manipulant le grand nombre. La civilisation s’est atomisée, devenant une addition d’individus régis par la peur ou la gourmandise, parfois les deux.
— Il y aurait dû avoir une guerre.
— Pas forcément, juste des escarmouches, une guérilla larvée.
— Comment cela a-t-il fini ?
— Logiquement. Ils sont devenus débiles, ont oublié pourquoi ils étaient les maîtres du monde, et ont fini par piller leur planète. Leur évolution est devenue une régression. La civilisation a laissé place à l’animalité.
— Et ils se sont éteints.
— C’est ça. Comme de stupides être monocellulaires privés du liquide nourricier pendant une saison sèche.
— Je crois que vous êtes prêt pour le Grand Conseil, explorateur dla-nod.

Puzzle

mi99

Un puzzle sonore envahit mon cortex. Je sais que c’est un des effets du voyage à travers le temps. Le désordre visuel vient s’ajouter au déluge de sons. Je n’ai jamais vécu un tel trip, même lors de mes années de délire et d’interdit lysergique. La réalité explose. Je ne vois plus mon corps. Un paysage commence à prendre forme. Il me semble familier. Des adolescents apparaissent, certains en vélo, d’autres à pied, tous sur la même route bordée de petites maisons identiques.
— Dépêche-toi, Donald, on va arriver en retard au bahut, crie une petite blonde.

Au bout de la rue se dresse un bâtiment octogonal, rouge brique, une construction digne des années soixante-dix, quand le vingtième siècle tentait de s’afficher fonctionnel. Des groupes se rejoignent devant un portail métallique. Ils semblent heureux de se revoir. La petite blonde apparait à son tour, perchée sur sa selle. Elle attend un autre adolescent. Il ne semble pas pressé de rentrer dans l’octogone de pierre.
— Tant pis, je rentre, tu t’expliqueras avec la prof de physique, lâche-t-elle.
— Rien à foutre. Laisse-moi vivre, mi- portion, réplique l’autre.
— Je t’aurais prévenu. Tu vas encore te prendre quatre heures de colle.

Le paysage change. Un nouveau puzzle, fait de son et de lumière, de formes et de volumes, déchire mon cerveau. Je ne peux toujours pas trouver mon corps. Spectateur impuissant d’une scène déjà vue, je commence à maudire mon expérience du voyage temporel. Je ne me rappelle pas pourquoi j’ai choisi l’année 1979 et ce bled où j’ai passé mon enfance. Pourtant, et je n’ai aucune excuse, mon instructeur m’a prévenu des risques à remonter dans sa propre histoire, son passé personnel, surtout pour une première fois. Je vais devoir expliquer tout ça à notre psychothérapeute, la grosse dame à lunettes préposée aux tests en couleurs et aux questions à deux sous. Je la vois déjà, assise sur sa petite chaise noire.
— Alors, Donald, vous n’en avez fait qu’à votre tête, pour changer. Vous êtes allé à la recherche de votre paradis perdu, celui de votre adolescence.
— Ce n’est pas interdit, que je sache.
— Non. On vous l’a juste déconseillé.
— J’ai signé un papier. Vous êtes dédouanée, si je crame un fusible.
— Qu’est-ce que vous avez éprouvé à la vue de votre ancien collège, de vos camarades de classe ?

Je n’imagine pas ma réponse. Me voir presque quarante ans en arrière me semble irréel. La petite blonde me rappelle vaguement quelqu’un dont j’ai oublié le nom. Elle n’a pas du compter, ni en bien, ni en mal. Juste une ombre dans la vallée de mes souvenirs. Il faut être soit borné soit psychothérapeute pour croire qu’un être humain peut répondre simplement à une telle question. J’éprouve des sentiments contraires. J’ai envie de pleurer, crier, chanter, parler avec les autres collégiens. Je sais bien que tout est réel, de la rue au bâtiment octogonal. Mon cerveau n’est pas en train de magnifier un passé à moitié oublié, de changer une histoire banale en film de la Nouvelle Vague, avec des dialogues bien écrits, des bouts de pensée, des images à gogo et la voix-off d’une Jean-Pierre Léaud trop content de s’écouter gloser. J’assiste simplement à une tranche de ma vie d’avant, celle où j’avais les cheveux longs, des baskets et des jeans, de mes premiers émois amoureux et des envies d’absolu.

Je vis un cours de physique. Le professeur, la trentaine, avec une allure de mémé, gère de manière presque militaire un troupeau de jeunes humains. Certains l’écoutent avec une ferveur quasi religieuse. D’autres tentent de bavarder dans son dos, avant de s’incliner devant l’autorité et le rappel à l’ordre. La petite blonde écrit sagement dans son cahier, d’une écriture ronde et bien calligraphiée. De temps en temps, elle jette un œil mouillé vers son camarade de paillasse, le roi des heures de colle. Ces deux là ne sont pas faits pour vivre ensemble. Pourtant, mystère de l’alchimie sentimentale, le duo fonctionne à merveille. Le rebelle relance la machine à envoyer des cœurs, en sortant une blague décalée ou en répondant parfaitement à une question ardue de l’enseignante. La sage le réprimande en silence, lui sourit doucement puis reprend sa posture de bonne élève.

La cloche résonne. Je suppose que c’est la fin du cours, le signal d’aller vers une autre destination, de continuer l’apprentissage des symboles et des codes de notre société. Le rebelle et la sage rangent leurs affaires, dans une chorégraphie agréable, presque intuitive. J’ai envie qu’il lui prenne la main, qu’il l’emmène loin de l’octogone de brique. « Partez, prenez vos vélos et roulez jusqu’à l’épuisement ! » s’affiche en quatre par trois sur mon écran cérébral. Je sais qu’ils ne m’entendent pas, mais j’essaie quand même. Le passé n’est pas fait pour être changé. Le rebelle et la sage vont passer l’année scolaire à se tourner autour, mettre des mois avant d’échanger leur premier baiser et se dire qu’ils s’aiment. Il est trop tard, ou trop tôt. Leur chemin est tracé. Lui, il va quitter le collège fin juin, parce que ses parents vont déménager. Elle, je ne sais pas ce qui va lui arriver, comment elle va prendre le départ de son amour. J’espère seulement qu’elle va survivre, rencontrer un gentil garçon, pondre une ribambelle de gamins et s’épanouir dans son rôle de maman.

Le puzzle explose. Ce n’est plus un trip à l’acide, juste une horrible migraine. Je n’ai pas envie de chanter, crier ou pleurer. Les pièces du passé ne peuvent pas se recoller. C’est un fait. La meilleure théorie des cordes, le plus beau multivers ne changent rien à l’affaire. La psychothérapeute a raison. Je suis à la recherche du paradis perdu parce que je ne veux pas croire à l’enfer, celui des adultes, de la science forcément exacte et des gens responsables. Voyager dans le temps m’importe peu. J’ai juste envie de revivre des moments oubliés, de ressentir des émotions abandonnées depuis longtemps. Le voyage est futile. Je le sais.

Certifié Nouveau Monde

premier-contact

 

It-I stabilisa son vaisseau à deux millions de kilomètres de la planète bleue. Il activa le dispositif de camouflage puis convoqua ses compagnons de vol.
— Nous sommes arrivés, lança-t-il triomphalement.
— Reste à savoir où, ironisa Go-D l’astrobiologiste.
— Tant qu’on peut manger sur place, ça me va, ajouta Al-F le mécanicien.
— Je vous rappelle le marché, grogna It-I devant l’inconsistance de ses compagnons de voyage. Trouver un monde habité par une forme avancée de vie. Au-delà de l’indéniable aspect scientifique, c’est ce que nos trois cents milliards de compatriotes désirent : de jolies planètes où partir en vacances avec leur progéniture. Ils sont prêts à payer cher pour ça.
— Nous en avons déjà trouvé, ronchonna Go-D. Je te rappelle le nombre important d’espèces rencontrées depuis notre départ, et ce sur des planètes différentes, des géantes, des gazeuses, des marines, des métalliques, j’en passe et des plus improbables.
— Tu me fatigues avec tes détails, Go-D ! Le marché, dois-je-le rappeler, parle de mondes déjà expérimentés par des espèces évoluées, capables de vivre en société, de maîtriser leur environnement et de voyager dans l’espace. Ce n’est pas ce qu’on a vu jusqu’ici.
— Tu m’étonnes, rigola Al-F. A part terminer en bouillon ou en graisse pour tuyère, ces espèces n’avaient pas grand-chose à nous apporter.

It-I leva un tentacule puis déclara le débat clos. En tant que propriétaire du vaisseau, il était seul maître à bord. Affréter la mission lui avait déjà coûté assez cher, en matériel comme en émoluments, surtout vu l’appétit de son mécanicien et les exigences excentriques de son astrobiologiste. L’heure n’était plus aux conjectures et aux théories. Les analyses techniques avaient confirmé l’existence d’une intelligence supérieure sur cette planète bleue. Preuve en était le taux élevé de dioxyde de carbone, signe incontestable d’une industrie avancée, un beau trou dans la couche d’ozone pour confirmer le sens des affaires de l’espèce dominante, et quelques jolies sondes disséminées dans le système planétaire. Il décida d’appuyer sa décision avec l’aide d’une intelligence objective, son entité synthétique préférée, l’ordinateur de bord Ha-L.
— J’en appelle à toi, Ha-L ! Récapitule-moi les raisons de débarquer sur cette planète bleue.
— Elle est à deux tiers composée d’eau liquide, élément idéal pour votre biologie. Noyer le tiers restant ne posera aucun problème technologique. D’ailleurs, il semble que le mouvement soit déjà en marche grâce à un réchauffement accéléré. Le précipiter ne va à l’encontre d’aucun règlement connu.
— Parfait, prépare la procédure de mise à niveau ! Quels sont les autres points ?
— L’espèce dominante est terrestre mais peut s’adapter à la vie marine. Elle se nourrit déjà des produits des mers et océans.
— Donc nous ne transgressons pas le principe de reclassement des anciens locataires ?
— Exactement. En plus, trop occupés à se taper dessus les uns sur les autres, ils ne rechigneront pas à trouver un peu de paix.
— Je ne comprends pas, dit Al-F.

It-I regarda son mécanicien comme si c’était le dernier illuminé d’une quelconque engeance d’attardés, du genre des poulpes d’Aldebaran ou des méduses de Lyrae.
— Tu le fais exprès, Al-F ?
— Non, je suis sérieux. Je ne vois pas pourquoi les déloger va leur apporter la paix. Qu’ils se tapent dessus à longueur de temps, c’est leur caractère, une sorte de divertissement. Sans ça, ils vont déprimer, s’ennuyer, décliner.
— C’est moi qui vais déprimer si tu continues à délirer de la sorte, lâcha It-I. Le marché est pourtant clair : prendre possession des lieux, les rendre conformes aux normes « Nouveau Monde » et reclasser les anciens locataires. Ils se battront sous l’eau s’ils le souhaitent.

Go-D leva un tentacule, tel un étudiant en première année de cryptologie. It-I se demanda quelle absurdité son astrobiologiste allait lui sortir. Il réfréna une violente envie de l’atomiser sur le champ puis lui laissa la parole et la vie sauve.
— Admettons que nous annexons cette planète sans trop de violence, commença Go-D. Qu’allons-nous faire des autres espèces terrestres ? Elles n’ont pas toutes la capacité à s’adapter aussi vite à la vie marine, pas d’après nos dernières observations.
— On fera comme sur Aldebaran ou Lyrae, répondit It-I. Demande à Al-F !
— Elles termineront dans des musées pour les petits, précisa Al-F trop content d’être mis à contribution.
— On ne viole pas un principe, là ?
— Aucun, Go-D. Tant que l’affaire est rentable, qu’on reclasse les anciens locataires, je parle des évolués et pas des parasites, la concession est classée « Nouveau Monde » et exploitable à ce titre. Si tu désires des précisions, demande un cours accéléré en immobilier intergalactique.

L’astrobiologiste n’eut pas le temps de répliquer. Ha-L émit un sifflement caractéristique. It-I activa le dispositif de communication, régla le traducteur et démarra la phase diplomatique.
— Bonjour, habitants de la planète bleue, ici It-I, commandant de ce vaisseau.
— Ici le centre de commandes de la NASA. Je suis l’administrateur Wilson. Nous sommes en ligne directe avec le Président des Etats-Unis.
— C’est quoi la NASA, demanda Al-F. Et les Etats-Unis ?
— Nous sommes la première nation de ce monde appelé la Terre, dit Wilson. Nous parlons au nom de tous ses habitants.
— Bonne nouvelle ! Sachez que vous avez été choisi dans le cadre du programme « Nouveau Monde » annonça It-I.
— En quoi consiste ce programme ?
— Vous le saurez assez tôt, croyez-moi, répondit It-I.
— J’espère que vous savez nager, habitants de la Terre, conclut Go-D. Vous allez en avoir besoin dans les prochains jours.

It-I décida qu’il en savait assez. Les autochtones disposaient de moyens de communication, étaient organisés en ensembles, avaient un leader proclamé et savaient visiblement nager. Les certifier « Nouveau Monde » ne prendrait pas plus d’une ou deux révolutions solaires. Il activa le programme de certification.

Mortelle relique

mortelle-relique

 

OGR123 contempla le désordre dans la pièce qu’il venait d’investir. Des cadavres jonchaient le sol sanglant, donnant une étrange impression de massacre de la Saint Barthélémy. L’androïde en déduit immédiatement qu’une telle boucherie provenait certainement d’un être humain. En effet, les Trois Lois de la Robotique interdisaient aux entités synthétiques et dotées d’un cerveau positronique de mettre en danger un homo sapiens et encore plus de le supprimer. Il existait cependant quelques humanoïdes déviants qui s’étaient arrangés pour ajouter une Quatrième Loi dont l’énoncé permettait de contourner cette règle contraignante. OGR123 faisait lui-même partie de cette microscopique élite dont l’instabilité la rendait dangereuse au regard de la société galactique, mais il avait réussi à cacher cette tare technologique par un simulacre intégré dans son cortex magnétique. « Qu’importe le symptôme, il faut traiter la cause » avait coutume de dire son concepteur avant qu’il ne découvre que son dernier modèle était affecté lui aussi de cette particularité. OGR123 soupira en pensant à la décision extrême qu’il avait pris ce jour-là d’envoyer le vieux docteur Asimov rejoindre ses ancêtres dans les steppes éternelles.

Ce fut à ce moment précis qu’une petite fille apparut. Elle sortait de derrière une colonne où elle se cachait depuis quelque temps déjà.
— N’aie pas peur. Je ne suis pas l’auteur de ces crimes.
— Je le sais. J’ai vu les meurtriers. Ils recherchaient un parchemin dans cette église, alors que tout le monde célébrait tranquillement l’office de Pâques.

OGR123 regarda l’enfant avec étonnement. Comment une fillette qui paraissait à peine dix ans pouvait s’exprimer dans un langage de ce niveau, en anglais universel de surcroît ? Il laissa cette question de côté. Elle ne représentait pas une priorité immédiate dans la quête de la vérité sur les évènements tragiques qui s’étaient déroulés en ces lieux. De plus, il avait été mandaté pour trouver le rouleau de papier qui avait apparemment généré ce carnage. La relique tant convoitée n’était pourtant pas loin, juste sous son nez, dans la main de la gamine apeurée.

Le robot n’était pas programmé pour avoir des sentiments paternels mais son cerveau positronique lui commandait de ne pas laisser une petite d’homme au contact d’un danger, aussi hypothétique fut-il. Il devait en savoir plus et lui soutirer habilement l’objet qu’elle tenait fermement.
— Quel est ton nom ?
— Je m’appelle Aurélia.
— Que faisais-tu dans cette église en ruines, Aurélia ?
— J’accompagnais mes parents à la messe pascale.
— Je croyais que toute pratique religieuse avait été interdite sur cette planète ?
— C’est le cas. Tous les lieux de culte ont été soit détruits soit abandonnés. Pratiquer sa religion est passible d’une longue peine de prison mais pas d’une exécution.
— Je trouve que tu parles bien l’anglais universel, pour une enfant de ton âge. Quel est ton secret ?
— Il n’y a rien de confidentiel à ce que je vais te dire : je suis la fille de savants illustres qui se sont réfugiés dans ce monde pour échapper au pouvoir impérial, celui qui leur demandait d’accomplir des prouesses technologiques contraires à leur foi profonde.
— J’en déduis que tu es d’une caste élevée, mais de là à parler aussi bien cette langue complexe, il y a un parsec.
— Mes parents sont généticiens. Ils ont mis au point une technique infaillible pour accélérer l’apprentissage dès le stade du fœtus. J’en suis la preuve vivante. Sache, ami robot, que je parle aussi une cinquantaine de langues mortes et une centaine de dialectes usités dans la galaxie.
— Qu’as-tu appris d’autre ?
— Mes parents m’ont enseigné, dès avant ma naissance, l’Histoire et l’Astronomie. Pour ce qui est des sciences dures, ils ont intelligemment attendus que je me décide entre un devenir de scientifique et une carrière d’artiste. J’ai choisi la voie de la poésie.
— Est-ce un de tes poèmes que tu tiens avec tant de volonté dans ta main ?
— Non, c’est juste un vieux grimoire que mon père utilisait encore récemment pour un projet scientifique dont il ne parlait jamais, par peur de nous attirer des ennuis.
— Le risque s’est avéré je suppose, au vu du carnage en ces lieux.

OGR123 ne disposait pas de la fonction subtilité dans la vaste armada de ses capacités. Il ne vit pas venir les pleurs de la petite Aurélia, au rappel de la mort de ses parents. Il ne possédait pas non plus de compétences en matière de câlins, ce qui le poussa à improviser un geste de tendresse dans le seul objectif de calmer la pleureuse. OGR123 lui tapota sur la tête comme il l’avait vu faire dans un reportage sur les jeunes chiots.

Aurélia réagit en petite enfant. Elle lui enserra la jambe très fort tout en pleurant abondamment. OGR123 vérifia la position du parchemin. Ce dernier se trouvait toujours dans la main de l’orpheline, qui le froissait copieusement. Le robot décida d’user de diplomatie, alors qu’il aurait pu atomiser l’importune détentrice de l’objet convoité par tous les chasseurs de prime de la galaxie et au-delà.

Devenir diplomate ne s’improvisait pas. Il apprit sur le tas par des erreurs de débutant qui ne coûtent cependant rien quand on se fait la main sur des enfants de dix ans, aussi doués soient-ils.
— Il faut que je sécurise la place, en collecte les indices pour que la police soit en mesure d’appréhender les coupables, et enfin que je t’emmène loin de tout ça.
— As-tu des enfants ?
— Les androïdes n’ont pas d’enfants, tu le sais bien.
— Je voulais dire : t’occupes-tu d’enfants là où tu habites ?
— Non, je ne suis pas programmé pour cela.
— Comment vas-tu faire avec moi, alors ?
— Je vais télécharger un programme d’éducation parentale.
— Je ne suis pas une petite fille comme les autres. Je suis une future poétesse. La plus grande de tout l’univers.
— Tu m’apprendras la poésie. Je m’occuperais des tâches dévouées généralement au père et à la mère.
— Tu n’as pas d’amoureuse robotisée ?
— Non, je ne suis pas programmé pour cela.
— Tu parais ne connaitre que cette réponse.
— Je ne suis pas programmé pour mentir ou tourner autour du pot.
— Aimes-tu les enfants, au moins ?
— Je ne sais pas si c’est le bon terme. Je ne suis pas programmé pour aimer, mais les Trois Lois de la Robotique m’obligent à protéger les humains qu’ils soient bébés, en pleine force de l’âge ou vieillards.
— Parlent-elles d’amour, ces fameuses lois ?
— Je ne sais pas exactement. Leur énoncé est laconique. Il ne mentionne pas ce sentiment abstrait.
— As-tu déjà lu des romans ou des poèmes traitant de ce sujet ?
— J’avoue que cela n’a pas été ma préoccupation première ces cent dernières années.
— Je vais te chanter une de mes créations. Elle s’intitule “l’étoile rouge et le nain blanc ”.

Bien que composé d’éléments synthétiques et équipé du processeur le plus rapide jamais conçu, OGR123 n’eut pas le cœur à refuser la proposition de la poétesse en culotte courte. Il tenta de son mieux de paraître emporté par les rimes parfaites de la fable naïve qu’égrenait Aurélia de sa voix haut perchée. Le robot applaudit poliment à la fin du spectacle.
— As-tu aimé ?
— Je ne sais pas si c’est le terme exact. Je ne suis qu’une machine. Cependant, j’ai trouvé la rythmique fort bien conçue et l’histoire logique.
— Je n’insiste pas. Tu n’es qu’un pauvre tas de ferraille déguisé en mannequin pour vêtements de plastique. Comment peux-tu parler de logique quand je te chante l’amour ?
— Merci.
— Ne me remercie pas. Va plutôt assurer notre sécurité et trouver tout ce qui permettra aux autorités d’arrêter les méchants, ceux qui ont tué mes parents et les autres croyants.

OGR123 ne demanda pas son reste. Il procéda aux habituelles manœuvres de sécurisation, à l’aide du matériel miniaturisé qu’il avait acquis à prix d’or sur BetaPictoris235g. Une fois le champ de force déployé et le système anti-intrusion mis en fonction, il fouilla les cadavres un par un. Les morts semblaient avoir subi la rage d’un animal muni d’un arsenal militaire. Aucun soldat au monde, même fou, n’aurait frappé avec autant de haine. Il en voulait pour preuve les corps découpés en plusieurs morceaux, en long en large et en travers. L’androïde se mit à penser que la scène de crime lui rappelait quelque chose, mais il n’arrivait pas encore à définir précisément la teneur de son souvenir. Il activa en tâche de fond son dispositif d’antémémoire afin de scanner tous les programmes qu’il avait téléchargé durant le siècle, avec des mots clés et des images de référence tirées de la scène de crime.

Il revint vers Aurélia. Il était temps de partir.
— Quittons l’église le plus vite possible. J’ai établi un plan de vol. Nous passerons à travers les mailles du filet policier.
— J’ai envie de faire pipi.
— D’accord, mais fais vite. Laisse-moi ce bout de papier que tu tords dans tous les sens depuis le début.
— Non, je le garde. C’est le dernier cadeau de mon papa.
— Ce n’est pas pratique pour pisser. En plus, tu n’as pas de poche.
— Je le poserai à mes côtés.
— Ne fais pas l’enfant ! Je ne vais pas le manger, ton torchon.
— Ce n’est pas un torchon. Il contient des secrets que ta petite caboche de robot n’est pas capable d’appréhender.
— C’est la grande poétesse de l’amour qui me dit ça ? Depuis quand comprends-tu la science ?
— Tu m’énerves, gros tas en fer blanc. Je vais au petit coin. Tu n’as pas intérêt à me suivre. Je garde mon grimoire, nananère.
— Fais comme tu veux, mais accélère le tempo. Nous ne sommes pas à l’abri de voir revenir les sauvages qui ont massacré tous ces gens.

A peine avait-il prononcé ces mots que le robot se mordit les lèvres et s’attendit à voir la petite fille s’effondrer au souvenir des évènements récents qui l’avaient vu passer du statut de petit prodige aimé à celui moins enviable d’orpheline perdue dans des ruines chrétiennes. Il ferma les yeux pour ne pas voir ce concert humide et se boucha les oreilles par la même occasion. Quand il ouvrit de nouveau ses écoutilles sensorielles, il constata que l’enfant avait disparu sans un pleur.
— Il n’y a pas de papier, cria une voix qu’il ne connaissait que trop.
— Je vais regarder comment t’en synthétiser un peu.
— Et si j’utilisais le parchemin ?

OGR123 resta interdit devant autant d’insouciance. A ce moment précis, son antémémoire trouva le fragment de souvenir qui correspondait parfaitement avec les mots-clés et les images de référence associées. Son cerveau positronique procéda à une rapide analyse et conclut que tout concordait : il avait résolu l’énigme de ce meurtre barbare.

OGR123 s’avança vers l’endroit où Aurélia satisfaisait un besoin naturel.
— Tu es gonflé de venir alors que j’ai encore le cul à l’air.
— Il est temps de partir.
— Laisse-moi finir ma grosse commission. As-tu apporté du papier ?
— Tu n’en auras plus besoin.

Sur ces derniers mots en guise d’épitaphe, le robot fracassa la tête de la petite fille, prit le grimoire déposé par l’enfant à côté de la stèle et passa un bon coup de lance-flammes jusqu’à ce qu’il ne subsiste plus un quark de sa dernière action. OGR123 se dirigea vers son vaisseau d’un pas décidé, ayant au préalable désactivé tous les dispositifs de surveillance et de protection,. Non seulement il avait récupérée la précieuse relique, mais en plus il avait élucidé un crime horrible puis exécuté son auteur plusieurs fois récidiviste et pas plus humaine que lui. « Putain de Quatrième Loi de la Robotique ! » jura-t-il avant de quitter la planète.

 

FIN